S’installer sans sacrifier son temps libre

Céréalier bio dans le Jura, Benoît Jacquot a construit son exploitation sur un principe simple : travailler moins et mieux. Ancien cadre industriel, il a transposé dans les champs des principes rigoureux qui lui permettent de dégager un revenu stable et confortable, tout en gardant du temps pour ses engagements associatifs et ses passions.

Il aura fallu plus de trente ans à Benoît pour réaliser son rêve d’enfant : devenir agriculteur. Après 20 ans dans l’industrie, il aspirait à un métier plus en accord avec ses convictions, mais il craignait de refléter l'image d'un agriculteur harassé de travail et mal rémunéré. Son objectif était ambitieux : atteindre le même revenu horaire que dans son emploi précédent. Une fois sa décision de reconversion prise, il s’engage dans une formation progressive, tout en cherchant une exploitation répondant à ses critères. Il passe un bac pro et un BTS agricole ACSE à distance, puis profite d’un congé formation pour obtenir le diplôme d’ingénieur agronome.

En 2018, un voisin lui propose de reprendre 92 hectares en grandes cultures bio dans le Jura. L’offre coche de nombreux critères positifs, mais l’exploitation n’est adaptée que pour une seule personne. Or Benoît souhaitait s’associer pour compenser son manque d’expérience. Il décide finalement de se lancer seul, tout en mutualisant le matériel et les chantiers avec Frédéric Robardet, un agriculteur bio installé à deux kilomètres. « On forme une bonne équipe. Il a l’expérience, il m’a évité de faire plein d’erreurs. Moi, je le pousse à expérimenter. À deux, on peut prendre plus de risques. » Cette coopération de proximité est l’une des clés de sa réussite.

Trois piliers pour une exploitation rentable

Pour atteindre son objectif de revenu horaire, Benoît a travaillé sur trois axes : une organisation du travail efficace, des charges financières maîtrisées et des prix de vente stables. Pour y parvenir, il gère un groupement d’intérêt économique (GIE) avec vingt autres céréaliers bio. Ensemble, ils négocient des contrats tripartites avec des meuniers et des industriels. « Je ne pouvais pas envisager de produire sans connaître mon prix de vente. Avec ces partenariats, les prix sont stables et les débouchés sécurisés, même quand le marché s’est effondré en 2023. » 

Côté matériel, la mutualisation avec Fréderic a réduit drastiquement les coûts. « Avec les deux tracteurs partagés et les deux tracteurs de cours de ferme, on est à moins de 2,5 CV par hectare. Alors bien sûr, je n’ai pas la clim, quand je bine sur le petit Deutz, il faut ouvrir la fenêtre ! Mais ma charge de méca ne dépasse pas 230 €/ha, amortissements compris. » Les intrants, eux, sont très réduits. La fertilisation et l’entretien de la structure du sol sont assurés par les couverts végétaux. Cette approche limite les coûts, le temps de travail et préserve la qualité des sols. 

Pour Benoît, la vraie performance ne se mesure ni au rendement ni au chiffre d’affaires : il préfère raisonner en termes de marge par hectare et de rentabilité horaire. Son objectif : maintenir un ratio EBE/produit brut supérieur à 50 %, soit un seuil bien au-dessus de la moyenne professionnelle et atteint chaque année, sauf en 2024 (47 %). Mesurer son temps pour mieux l’optimiser Inspiré par son expérience en usine, Benoît a consigné chaque tâche et sa durée pendant trois ans. Ce suivi rigoureux lui a permis de constater une moyenne de moins de 35 heures de travail par semaine, avec des pics à 70 heures en période de moisson. « Je ne crains pas les fortes charges de travail, à condition qu’elles soient suivies de temps libre », explique-t-il. 

Cette analyse fine l’a aidé à confirmer qu’il atteignait bien son objectif de revenu horaire, mais aussi à repérer les goulets d’étranglement, comme la gestion des stocks de grain, qui lui prenait un temps disproportionné. Il a ainsi revu ses pratiques : semis des intercultures sous couverts plutôt qu’à la moisson, investissement dans un stockage plus efficace pour fluidifier les récoltes, et vente des foins sur pied. « L’idée est d’écrêter les pics de travail et de ne garder que les activités
rentables », résume-t-il. 

Aujourd’hui, Benoît consacre autant de temps à la gestion administrative qu’à la conduite du tracteur. « L’administratif comprend aussi la formation et la conception des projets. C’est capital de garder de la disponibilité pour ça », souligne-t-il. Pour lui, dès qu’une tâche compromet la rentabilité horaire, elle doit être optimisée ou déléguée. Benoît se sent libre de bousculer certaines pratiques du milieu agricole. « Pour Frédéric et moi, c’est une fierté de ne jamais avoir à travailler la nuit », confie-t-il, amusé par les taquineries de leurs voisins. « Certains pensent que je ne gagne pas ma vie parce que je travaille peu et que je n’ai pas de gros matériel dans ma cour. Je n’ose pas les détromper ! » « Le temps libéré, je ne le passe pas dans mon canapé. » Président de deux associations, il trouve aussi plusieurs  semaines par an pour randonner en montagne. Ces activités en famille, ou avec ses voisins, sont indispensables à son équilibre personnel. « C’est propre à chacun. Moi, j’ai appris à millimétrer mes activités. Avec les années, j’accepte aussi de prendre un peu plus le temps de faire les choses », reconnaît-il.

Et demain ? Encore moins et mieux…

Benoît n’envisage pas de s’agrandir. « Avec dix hectares de plus, je devrais investir dans du matériel supplémentaire et travailler plus pour gagner autant », estime-t-il. Sa priorité aujourd’hui : simplifier son activité. Ainsi, la transformation d’une partie de son blé en farine, qu’il assurait jusqu’ici à la ferme, va être externalisée. « Cela me prend deux fois plus de temps que prévu, et c’est une tâche astreignante. Je gagne de l’argent, mais pas assez pour payer correctement mon travail. Ce sera donc plus efficace de la déléguer. » 

Pour lui, la liberté repose sur la maîtrise du temps et la capacité de dire stop si le métier ne convient plus. « Je ne mets pas d’affect dans mon exploitation. Pour moi, c’est un outil de travail. Si un jour je ne m’y sens plus bien, j’arrêterai », conclut-il. Benoît Jacquot prouve qu'il est possible de dégager un revenu élevé sur une petite surface, avec un temps de travail maîtrisé. Son conseil : « je n’ai pas envie de donner de leçons, chacun fait avec ses propres
contraintes. Mais selon moi, il faut intégrer la dimension temps de travail à chaque décision. La liberté, ça se construit ! »

Retrouvez ce témoignage en vidéo en cliquant ici.

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